Interview de cardinal Tarcisio Isao Kikuchi, président de Caritas Internationalis
Lors de la Conférence Caritas Afrique à Abidjan, nous avons rencontré le cardinal Tarcisio Kikuchi, président de Caritas Internationalis. Au cours d’un entretien ouvert et nuancé, il est revenu sur les vingt ans de Deus Caritas Est, sur l’identité unique de Caritas au sein de l’Église et sur les défis d’une organisation mondiale qui œuvre à partir de la base. Il a partagé sa vision du partenariat, de l’autonomie, de la coopération interreligieuse et de l’avenir de la mission diaconale de l’Église — et expliqué pourquoi, selon lui, chacun dans l’Église est en fin de compte "Caritas".
Que représentent pour vous, personnellement, et pour l'Église ces 20 ans de Deus Caritas Est ?
Son Éminence le cardinal Kikuchi : « Lorsque Deus Caritas Est a été publiée, nous avons été surpris. Nous nous attendions plutôt à un texte doctrinal de la part du pape Benoît XVI, théologien rigoureux et ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Mais cette encyclique traitait de l’amour de Dieu et de l’importance de l’amour du prochain, de la "caritas'. Tout au long de son pontificat, il a continué à mettre l’accent sur la caritas comme fondement sacré de l’Église. Cela a été particulièrement inspirant pour nous, les membres de Caritas. »
Depuis mai 2023, vous dirigez Caritas Internationalis, qui regroupe plus de 3 000 paroisses Caritas à travers le monde. Quels sont les principaux défis à relever ?
« Caritas fonctionne différemment des ONG. Il n’y a pas de structure hiérarchique : je ne donne pas d’ordres aux équipes locales. Le travail se développe à partir de la base. Là où il y a une église catholique, il y a Caritas. Cela rend parfois difficile d’avoir une vue d’ensemble de ce qui se passe au niveau local, surtout dans les zones de conflit. La collecte d’informations est un véritable défi. De plus, l’argent est un facteur de pouvoir : ceux qui disposent de fonds tentent parfois d’influencer les décisions. Notre tâche consiste à créer une collaboration équilibrée entre donateurs et bénéficiaires — en tant que partenaires égaux. »
Qu'est-ce qui distingue Caritas d'une ONG ?
« Caritas est ancrée dans l'Église. Nous sommes là avant, pendant et après une catastrophe — parce que l'Église est là. Nous restons présents, nous ne disparaissons pas après une intervention. C'est ce qui fait la particularité de Caritas. »
Caritas est l'expression de la mission diaconale de l'Église catholique, mais ses collaborateurs et volontaires sont parfois issus d'autres confessions religieuses. Comment gérez-vous la coopération interreligieuse ?
« Cela varie selon les continents. En Asie, par exemple, où les chrétiens sont minoritaires, de nombreux non-chrétiens travaillent chez Caritas. Au Bangladesh, la plupart des collaborateurs sont musulmans. Notre priorité est de préserver l’identité catholique, mais cela ne signifie pas que tout le monde doive être baptisé. Nous devons toutefois partager une même conception de ce qu’est la charité : non seulement telle qu’elle est présentée dans la Bible, mais aussi en tant qu’expression concrète de l’amour de Dieu. »
Quels sont vos objectifs pour cette conférence organisée à l'occasion du 20e anniversaire de Deus Caritas Est ?
« Caritas est indispensable à l'Afrique. Une Afrique sans Caritas est inconcevable. En même temps, il est temps que l'Église en Afrique devienne plus autonome. Dans de nombreuses paroisses, je constate une foi vivante, un engagement actif et des communautés solides — souvent plus fortes qu'en Europe ou aux États-Unis. Bien sûr, un soutien est nécessaire, mais il est important que l'Afrique trouve également sa propre voie et agisse en tant que partenaire à part entière. »
Constatez-vous des changements au sein des groupes vulnérables que Caritas soutient ?
« La situation des femmes dans les pays en développement s’est clairement améliorée. Pas de manière radicale, mais de façon perceptible. Cela tient à leur engagement au sein de Caritas et d’autres organisations. Bien que l’Église catholique soit principalement dirigée par des hommes, de nombreuses initiatives de Caritas visent à autonomiser les femmes : les aider à devenir indépendantes et à accéder à l’éducation. Cela transforme la société, lentement mais sûrement.
En ce qui concerne les réfugiés, la situation reste difficile. Caritas travaille depuis des années avec les réfugiés à travers le monde, mais la situation empire plutôt qu’elle ne s’améliore. Depuis la crise du coronavirus, le monde est également devenu plus égoïste. Les gens pensent davantage à eux-mêmes et excluent plus facilement les autres. La société est plus critique envers les migrants et les réfugiés. Lorsque l’Église appelle à l’accueil et à la solidarité, elle est souvent critiquée pour cela. On dit que l’Église perturberait la société. Dans ce contexte, il est difficile de montrer des progrès. Pourtant, nous continuons, car il s’agit de vies humaines. »
Que souhaitez-vous pour l'avenir de l'Église dans sa mission au service des autres ?
« Je souhaite que chacun au sein de l'Église prenne conscience de ceci : nous sommes Caritas. Caritas n'est pas un groupe de personnes privilégiées dotées de talents particuliers. Non, tout le monde en fait partie. Nous sommes tous Caritas. J'espère que les gens, notamment à travers des actions concrètes, en prendront de plus en plus conscience. »